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Bogota, Berlin, Boston, Béziers : à la rencontre de la ville de demain

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Publié le : 8.12.22

Temps de lecture 4 min

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RATP Magazine - Number 3 - Meeting with Cécile Maisonneuve@2x

Cécile

Maisonneuve

FONDATRICE DE DECYSIVE

Experte de l’énergie et des mobilités, professionnelle de la prospective, Cécile Maisonneuve (fondatrice de DECYSIVE) a récemment achevé un voyage sur les traces de villes inspirantes. Pour l’Université de la Ville de Demain, elle livre le portrait de quatre villes, qui sont autant d’exemples pour faire évoluer nos imaginaires.

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Ces derniers mois, quelles villes vont ont particulièrement inspirée ?

Cécile Maisonneuve : Je voudrais commencer par vous parler de Bogota et ses 12 millions d’habitats, à 2 800 mètres d’altitude au pied de la Cordillère des Andes. J’ai été frappée par le quartier de Ciudad Bolivar, l’un des plus déshérités de la ville. Il compte a minima 700 000 habitants, voire beaucoup plus tant l’habitat informel est omniprésent, et accueille chaque jour davantage de migrants vénézuéliens et de Colombiens venus des campagnes. C’est une ville à l’infini, qui ne cesse de croître. C’est ça la réalité urbaine d’aujourd’hui, sachant que 2,5 milliards de personnes viendront grossir les rangs des citadins dans les 30 prochaines années (ONU). 

Un téléphérique urbain a été construit en 2018, une ligne de transport public de 3 kilomètres – autant dire pas grand-chose dans une ville de 12 millions d’habitants – mais 3 kilomètres qui changent tout. Il relie Ciudad Bolivar au centre-ville en 13 minutes, au lieu d’1h30 aujourd’hui. Avec lui, c’est une multitude d’opportunités d’emploi et de formations qui s’ouvrent aux habitants du quartier, autrefois assignés à résidence. 

Téléphérique urbain à Bogota ©Cécile Maisonneuve

Au-delà du désenclavement, chaque emprise autour des 13 pylônes constitue en soi un acte de régénération, une véritable acuponcture urbaine. Sur l’un, on a installé un terrain de jeu pour ados, sur l’autre une maison dédiée aux activités des seniors, ailleurs une salle de sport, etc. Le téléphérique donne accès à des opportunités, élargit les horizons et en définitive libère de la créativité. Il faudra être très attentif dans les prochaines années à ce qui émergera de ce quartier. 

«  Le problème, c’est que l’on ne construit
pas une ville réparable, mais une ville jetable.  »

Cécile Maisonneuve

Vous vous êtes rendue aussi en Amérique du Nord. Qu’est-ce que nous pouvons apprendre de cette réalité urbaine, très différente de la nôtre ? 

J’ai été marquée par le parcours d’un certain Jascha Franklin-Hodge. Il s’était fait connaître pour avoir mené la campagne numérique d’Obama en 2008, une véritable révolution. C’est lui qui a inauguré les campagnes politiques modernes grâce aux datas. Il devient ensuite Chief Digital Officer de la ville de Boston avec l’objectif d’en faire une véritable smart city. Il ne s’agit pas tant de rendre la ville intelligente, mais de la rendre plus intelligible en élaborant les indicateurs pour comprendre comment vivent réellement les habitants. 

Il quitte quelques années le service public pour créer l’Open Mobility Foundation, un centre de ressources en open data pour aider les villes à reprendre la main face aux nouveaux acteurs de la mobilité. Il faut le dire, tout le monde s’est retrouvé désemparé face à des entreprises transnationales qui ont envahi l’espace public du jour au lendemain. 

L’an dernier Jascha Franklin-Hodge revient à Boston mais cette fois comme Chief Street Officer. Passer du digital à la voirie, n’est-ce pas moins prestigieux ? Et bien non car il a compris que la smart city trouverait du sens dans l’hybridation entre l’espace virtuel et l’espace public. A quoi servent toutes ces données et tous ces algorithmes sinon pour améliorer concrètement les services offerts aux habitants. Ces données vont nous permettre de favoriser des mobilités actives ou d’optimiser la logistique urbaine dont nous sommes si friands. C’est tout l’objet du Curb management, c’est-à-dire de la “gestion du trottoir”. 

L’hiver est marqué par la crise énergétique. Que peuvent les villes dans cette crise globale ? 

Si vous visitez le Musée des alliés à Berlin, vous découvrirez un décret gouvernemental des années 50 sur le rationnement de l’énergie, triste clin d’œil à notre situation actuelle qui pose une question fondamentale : dans une ville aussi résiliente que Berlin, comment expliquer que des gens achètent cet hiver des sacs de charbon ? Force est de constater que les Etats européens ont failli en matière de politique énergétique. 

Il va donc falloir que les villes s’emparent du sujet. Elles sont d’autant plus légitimes qu’elles constituent des pourvoyeurs de services extrêmement efficaces, la crise sanitaire l’a bien montré. Il faut donc repenser la question énergétique à travers le prisme de la demande, de ce dont ont réellement besoin les habitants. Cette logique est celle du demand-side management. Les villes pourvoient à notre besoin d’habiter. Habiter correspond non seulement à des mètres carrés de logement, à un joli cadre de vie, à des services du quotidien mais cette notion pourrait aussi concerner les services énergétiques pour se chauffer, s’éclairer, cuisiner, se déplacer. Pourquoi les batteries de nos voitures nous appartiendraient-elles ? Au niveau local, un agrégateur pourrait assurer le service de mobilité auprès des habitants.  

Votre tour du monde vous a aussi amenée plus proche de chez nous, à Béziers. Qu’est-ce qui a retenu votre attention ?  

J’ai eu le plaisir de découvrir le site de Technilum qui fabrique de l’éclairage public. Cette usine est d’abord un exemple architectural puisqu’elle occupe un ancien chai agricole. Une usine peut être belle ! Elle constitue ensuite un exemple d’industrie écologique avec 89% de ses matières premières et fournisseurs en France. L’entreprise a parfaitement intégré les enjeux liés à la territorialisation de la chaîne de valeur et à l’analyse en cycle de vie : l’empreinte écologique d’un lampadaire urbain doit intégrer l’impact de la fabrication (avec quels matériaux, issus de quels endroits, etc.) et de sa consommation. 

Ce marché du mobilier urbain illustre parfaitement l’un des défis qui se pose aux collectivités. Quand est-ce qu’elles vont enfin se baser sur une autre chose que le prix pour passer leur commande ? Vont-elles prendre en compte l’analyse en cycle de vie, ce qui autrement dit, leur évitera d’acheter chinois ? 

Le contexte international ne prête pas l’optimisme, notamment sur les questions environnementales. Percevez-vous des signaux faibles d’une amélioration ? 

Joe Biden a parlé de décennie décisive… on y est ! L’accord de Paris est en train d’échouer et avec lui le multilatéralisme climatique, en tout cas dans sa version soft. Le pledge commitment a fait long feu. Ceci étant dit, le dernier sommet de l’OTAN (à Madrid en juin 2022) s’est ouvert sur un débat sur le climat et l’énergie avec à la clé la création d’un fond de venture capital d’1 milliard de dollars. Paradoxalement, lorsque des acteurs de long terme comme les militaires se penchent sur les questions énergétiques et climatiques, j’y vois des raisons d’espérer.